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La mort du recteur Faustus von Weltanschauung

 

Ce fut grâce au feu d’artifice qui clôtura le festival estudiantin de la célèbre université sharzenbergsehrweiss que le professor-doktor Faustus von Weltanschauung , président de cette illustre institution put se suicider avec beaucoup de discrétion. Il se tira une balle dans la tempe au moment du bouquet final, et sachant bien viser, surtout d’aussi près il ne se manqua pas et mourut sur le champ. Une femme de ménage le trouva le lendemain sur son bureau au milieu d’une grande flaque de sang. Bien en évidence, elle vit une grande enveloppe sur laquelle était écrit " A lire devant tous les professeurs et étudiants que l’on réunira dans le grand amphithéâtre. "

L’amphithéâtre en question était immense et d’une acoustique parfaite.

C’est devant la quasi-totalité de l’université et devant une foule parfaitement silencieuse que le vice –président et professor-doktor Frederik Anton Kaunitz-Rittberg  fit la lecture de la lettre. 

"  Voici l’ultime message que moi, professeur- doktor Faustus von Weltanschauung j’adresse à tous mes collègues et étudiants. Il contient le bilan d’un échec devenu sanglant depuis hier soir, 23h 59 minutes, moment précis de ma mort. Chacun sait que, chargé d ‘enseigner l’histoire du Moyen Age, je me suis spécialisé dans celle des châteaux forts, ou plus précisément de leur technique de construction. La thèse qui m’a rendu célèbre et m’a valu la carrière qui vous le savez, m’a hissé à votre présidence, poste prestigieux dont hier soir je me suis senti indigne, était consacré au " moellonage du granit, du basalte et du porphyre dans les donjons des châteaux rhénans et de la France septentrionale au XI éme siècle. Etude comparée. "

"Les esprits mal informés peuvent penser qu’il s’agit là d’un domaine de recherche précisément circonscrit où un historien consciencieux peut prétendre atteindre une connaissance exhaustive. C’est là une illusion que j’entends dénoncer. Sans entrer dans les détails techniques qui lasseraient les étudiants et ne feraient qu’accroître l’impatience de mes collègues."

"  Des hommes donc - des femmes aussi parfois - entassent des pierres pour construire des châteaux. Mais ces pierres d’où viennent-elles ? Comment sont-elles extraites, taillées, transportées, assemblées ? Quels ciments les agrègent ? Qui a étudié la nature du terrain qui devra porter sans s’affaisser, ces poids formidables ? Qui sont les architectes ? Quelles contraintes pèsent sur eux ? Les maçons sont –ils francs ou serfs ? Qui les recrute ? Comment les bâtisseurs sont-ils nourris ? Combien de calories absorbent –ils par jour ? Quelles cadences leurs sont imposées ? Pour ceux qui sont libres, leur rémunération est-elle fonction du nombre de pierres moëllonées en un jour ou du poids de chacune d’elle ? Qui s’occupe des accidentés du travail ?

"  L’église est-elle favorable ou hostile à l’édification de ces châteaux forts qui renforçaient le pouvoir temporel ? Passe-t-elle alliance avec l’empereur pour saboter la solidité de ces bâtiments redoutables, introduisant partout des pions chargés de fabriquer des ciments mous afin de rendre plus opératoires les béliers qui existent déjà et les couleuvrines  qu’on va bientôt inventer ? Chacun des duopolistes entreprend-il une sorte d’escalade visant à construire des châteaux forts que ceux de son adversaire par la mise au point de ciments quasi indestructibles ? La lutte des deux glaives peuvent-elles se ramener à des concours de dosage de silicate d’aluminate de chaux. ?

" Voici quelques questions. Mille autres peuvent être posées. L'étude scientifique du moellonage mobilise donc, pour ne citer les plus évidents, les disciplines que voici : la pédologie, l’épidémiologie, les histoires des sciences, des techniques et des religions, la sémantique (Qui donnait les ordres ? En quelle langue ? Et ces ordres étaient-ils compris ?) La sémiotique iconique c'est-à-dire l'étude attentive des plans et silhouettes tracés par les hommes de ce temps.

Le vice-président Frederik Anton Kaunitz-Rittberg marqua un temps pour reprendre son souffle et, dans l'espoir que son soudain mutisme rétablirait le silence dans une assemblée que l’ennuyeuse lettre du défunt commençait de dissiper. Ce résultat ayant été partiellement obtenu, il poursuivit : " J’ai dressé la liste complète de tout ce qui fut écrit cette dernière année et qui· concerne, directement ou indirectement le champ de ma recherche. Rassurez-vous, mes chers collègues et messiers les étudiants, je ne vous imposerai pas la lecture de cette bibliographie que vous trouverez jointe au présent document. "

" Sachez seulement qu'elle comporte trois cents livres et deux mille articles car il serait naïf de penser que les lectures indispensables se limitent aux ouvrages évidemment historiques. Il a paru dans les Annales européennes d’oculistique un article portant sur le strabisme des maçons ; dans les Archives mondiales de dermatologie une étude sur les maladies de peaux provoquées par le maniement des mortiers ; dans les Mélanges Jan Kasprowicz (du nom du célèbre gastro entérologue) une recherche portant sur l’étude des bactéries fossilisées dans les latrines des chateaux forts. Parmi les livres, l’un d’entre eux a été entièrement consacré au moellonage du donjon de château- gaillard, mais c’est un ouvrage japonais dont la seule traduction existante est en javanais.

" De ces deux mille articles et trois cents livres, je n’ai lu que le quart. Le rapport entre ce qui est publié sur le territoire de mon investigation et la connaissance que je puis acquérir ne cesse de se modifier aux dépens de mon savoir, au profit de mon ignorance Cette détérioration ne cessera de se poursuivre dans les prochaines années. Je suis condamné à l'ignorance. C'est ce qu'un homme comme moi, dont le projet apparemment accessible était de tout savoir dans un domaine que je croyais restreint, ne peut pas supporter. C'est pourquoi j'ai décidé de mettre fin à des jours inutiles et invivables car je ne puis assister quotidiennement à l'indécente victoire de l'ignorance sur le savoir. "

Le vice-président suspendit sa lecture. Le silence s'était fait dans l'immense amphithéâtre, les étudiants ravis de voir mis en question par l'un d'entre eux -et non des moindres - ces professeurs souvent incompétents, toujours tatillons, parfois sadiques dans les cérémonies initiatiques de fin d'année qu'on appelait les examens. Les visages des maîtres étaient tous différents, aucun n'était indifférent. Tels ne pouvaient masquer leur stupéfaction, tels autres exprimaient l'indignation, d'autres enfin feignaient d'être absents, dans un ailleurs ou le savoir total eût été possible.

Pensant peut-être que le pire était lu le professor-doktor von Kannitz-Rittberg reprit d'une voix forte : "ce qui vient d’être lu ne concerne pas, bien entendu ma seule discipline. Tous mes collègues sont interpellés par cette exigence déontologique. C'est pourquoi, en vertu des statuts de l’université sharzenbergsehrweiss qui me confèrent le pouvoir de décision jusqu'à mon inhumation incluse (si j'ose ce pléonasme) j'arrête ce qui suit : Premièrement, mes obsèques auront lieu demain matin ; secondement, le fourgon mortuaire sera tiré par huit ânes gris ; troisièmement, il sera suivi par tous les membres du corps enseignant doktors - professors, professors, assistants-professors et chacun couvert non de sa toge mais d'un bonnet d’âne, quatrièmement, les étudiants viendront ensuite silencieux et tête nue. Telles sont mes dernières volontés et j'entends, j'exige qu’elles soient strictement respectées. A tous, je dis adieu. Pièces jointes : la bibliographie de deux mille articles et trois cent livres précitée "

A peine sa lecture achevée, le vice président annonça que le conseil supérieur de l'université se réunissait immédiatement en séance extraordinaire.

Deux heures plus tard, à l'issue de cette réunion, il fit savoir que, compte tenu du contenu de la lettre du défunt qui montrait avec évidence que celui-ci l'avait rédigée en état de déraison, ses exigences manifestes ne seraient pas suivies. Le professor-doktor Faustus vonWeltanschauung serait incinéré à l'aube du lendemain en présence de sa seule famille et ses cendres seraient dispersées dans les eaux du Danube.

Alors survinrent des événements qui ne s'étaient jamais produits dans cette université millénaire. Karl Vogel, président de la Corporation des étudiants, à la tête de laquelle l'avaient porté sa modération, son art du compromis et sa docilité à l’égard des maîtres, prit la parole avec une surprenante fermeté. Affirmant que tous ses camarades s'exprimaient par sa bouche, il déclara que le défunt, lors de la rédaction de sa lettre d'adieu et contrairement aux allégations de l’honorable vice-président, était en possession de toutes ses facultés mentales comme le prouvait la bibliographie jointe, dont toutes les références, dûment vérifiées, étaient strictement exactes.

Qu’il en résultait que le problème posé par le professor-doktor von Weltànschauung ne ressortissait pas à la névrose mais à une exigence déontologique. Que les dernières volontés du défunt étaient conformes aux Saintes Ecritures, lesquelles proclament que sont " heureux les pauvres en esprit ", entendant par cette expression toujours mal interprétée rabattre l'orgueil des prétendus détenteurs d'un pseudo-savoir.

Que Martin Luther avait souventes fois rappelé que le pouvoir de la connaissance pervertit autant que celui des armes. Qu'en conséquence, les étudiants, unanimes, exigeaient que 1' on suivît à la lettre les dispositions arrêtées par l'ancien président, car il n’appartenait pas aux survivants qui n’étaient qu’en sursis - de les modifier. Qu'enfin, si 1e conseil qui se disait supérieur, mais supérieur à qui ? A quoi ?persistait à bafouer les volontés dernières du martyr, les étudiants décideraient une grève d'une durée illimitée après avoir mis le feu à la bibliothèque.

Assurant que son seul souci était 1a préservation du savoir et non la sécurité de ses membres, le conseil supérieur de l'université de Schwarzenbergsehrweisss céda sur tous les points. Les obsèques du professor-doktor Faustus von Weltanschauung eurent lieu le lendemain matin. La seule concession que les maîtres parvinrent à arracher aux étudiants (parce qu'elle n'était pas contraire aux exigences du défunt, peut-être aussi parce que les étudiants – ou les plus brillants d’entre eux – étaient de futurs maître) fut la suivante : les professors –doktors portaient un bonnet d’âne doré, les professors un bonnet d’âne argenté et les assistants-professors un bonnet d’âne de laine grossière.

 

Gérard Vincent

le monde de l’éducation Décembre 1979

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